Les anges sont comme des animaux captifs arrachés à la forêt, comme des poissons en bocal subtilisés à la mer, ils tombent malades dès qu'on les éloignent de la douceur des nuages. Des milliers de ces oiseaux tombent du ciel au dessus de Bangkok, les ailes brûlées par quelque malédiction, les sens paniqués de découvrir dans le monde urbain et ses bassesses un enfer aussi proche. Dans la ville apocalyptique, ils côtoient les humains, les cafards et les rats, évitent la lumière, souvenir douloureux, et pleurent vers le ciel ,quand il s'assombrit, d'être condamné à vivre au dessous de la pluie. Ce n'est que la nuit, dans des quartiers infâmes, que l'on voit ces âmes en peine, ces lambeaux de volonté que la solitude a déchiré, animer sans espoir des enveloppes parfaites, des corps dont la beauté trahit leurs origines. Les anges sont émotifs, ce sont des humains sans carapaces, des cœurs à vif qui ne supportent que la chaleur et les caresses. Un sourire sincère vous les attache à jamais, un regard insolent les fait fuir pour toujours, égratignant un peu plus leur cœur blessé d'ange, rendant leur réalité plus éthérée à la manières des fées qui disparaissent dès que notre croyance en elles faiblit.
Et leurs compagnons d'exil, les hommes à la cruauté insouciante, les moquent d'avoir voulu, dans un excès d'orgueil, battre des ailes plus haut qu'on leur avait permis, découvrir les merveilles des strates défendues, conduire leur destinée comme s'il la possédait. Les autres hommes, à la morale tranchante, eux ne pardonnent pas qu'on puisse dire sans cligner des yeux que les anges ont un jour tenté de tuer Dieu.
La liberté paye chaque jour en mille humiliations le courage de ces anges pionniers qui, comme les anciens marins, ont, contre toutes les recommandations de leurs contemporains, accompli l'impossible et permis l'interdit et sont revenus parmi les leurs expier leur imprudence. Car l'ange et l'étrange ne sont qu'un même souffrance: celle d'un étranger qu'on ne voit pas, celle d'un monstre qu'on ne respecte pas. Et dans les quartiers indigents de Bangkok, dans l'obscurité réconfortante, des anges qu'on prend pour des monstres vendent de l'amour au rabais aux moins regardants et continuent de mourir de honte.
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